La dimension collective de l'endurance et de la perdurance

The collective dimension of endurance and perdurance

Les deux premiers articles de cette série ont considéré l'athlète comme un être singulier, un corps, un moi, un cadre philosophique uniques confrontés à un moment de difficulté. C'était une simplification utile. Mais, lorsqu'on observe le déroulement réel du sport et de l'aventure, c'est loin de la réalité.

Même les expéditions les plus solitaires ne le sont pas vraiment. Le coureur d'ultramarathon en solo entend encore la voix de son entraîneur au 70ème kilomètre. L'alpiniste sur une paroi sans corde prend des décisions façonnées par des années de collaboration avec d'autres qui lui ont appris où placer ses mains. Le nageur traversant la Manche en solitaire est entouré d'un bateau d'assistance, d'un équipage, d'une communauté de personnes qui ont rendu cette traversée possible.

Cette semaine, nous nous tournons vers l'extérieur. Qu'advient-il de l'endurance et de la persévérance lorsque le soi en question n'est pas une seule personne, mais plusieurs ?

Le problème philosophique du soi collectif.

La philosophie s'est longtemps interrogée sur l'identité collective. Ce que signifie la persistance d'un individu au fil du temps est relativement clair. Les deux cadres théoriques que nous avons développés dans cette série nous aident à y réfléchir. Mais qu'en est-il de la persistance d'une équipe ? De la persistance d'une communauté d'athlètes au-delà des saisons, des blessures, des retraites et des nouvelles recrues ?

Le club de football anglais de Sheffield United existe depuis 1889. Aucun joueur encore en vie n'a fait partie de l'équipe fondatrice. Le stade a été reconstruit, le maillot redessiné, la direction a changé des dizaines de fois. En quoi est-ce alors le même club ? Et pourtant, quand un supporter parle de son histoire, il ne parle pas au sens figuré. Il le pense vraiment. L'identité collective est réelle pour lui, aussi réelle que sa propre personne.

C’est le problème de l’endurance et de la perdurance collectives, et il ne s’agit pas seulement d’une énigme philosophique. C’est une réalité vécue par chaque athlète de sport collectif, chaque membre d’une expédition, chaque personne ayant déjà surmonté une épreuve difficile aux côtés d’autres.

Endurance collective: l'équipe présente à 100%

Le modèle endurantiste, appliqué à un collectif, produit quelque chose de remarquable et immédiatement reconnaissable pour quiconque a pratiqué un sport d'équipe à haut niveau : l'expérience d'un groupe qui est, à un moment donné, complètement unifié.

Appelez ça cohésion, alchimie, ou simplement être au top : tous les athlètes d’équipes connaissent cette sensation. La ligne défensive qui s'avance comme un seul organisme. L'équipe d’aviron dont les pagaies pénètrent dans l’eau avec une synchronisation qui relève moins de la coordination que de l’unité. L’équipe de relais en trail où chaque coureur porte non seulement un témoin, mais aussi l’effort et le sacrifice cumulés de tous ceux qui l’ont précédé.

Il s'agit là d'endurance collective au sens philosophique du terme. L'équipe est pleinement présente, à cet instant précis, comme une entité continue et unifiée. Les identités individuelles n'ont pas disparu, mais se sont temporairement subordonnées à quelque chose de plus grand. La douleur d'un seul est partagée par plusieurs. Le doute d'un seul est absorbé et neutralisé par la certitude des autres.

Les recherches en psychologie du sport ont constamment démontré que les athlètes d'équipes très soudées rapportent des seuils de douleur plus élevés lors d'efforts collectifs. Il ne s'agit pas seulement d'un effet de motivation, mais aussi d'un phénomène physiologique : la présence d'autres personnes engagées dans le même effort modifie véritablement la perception de la difficulté. Cette force collective n'est pas une simple métaphore ; elle transforme le corps.

Mais l'endurance collective recèle le même piège que son homologue individuelle, légèrement amplifié. Une équipe qui n'existe que dans ses moments d'unité totale est fragile entre ces moments. Le vestiaire après une lourde défaite, l'inter-saison, la période de reconstruction après le départ de joueurs clés. Une identité collective entièrement bâtie sur une intensité partagée dans l'instant présent n'a plus rien pour la maintenir unie lorsque cette intensité retombe. Les équipes qui atteignent leur apogée puis s'effondrent en souffrent souvent précisément : c'étaient des collectifs brillants et endurants qui n'ont jamais rien construit de durable.

Perdurance collective : le club qui survit à ses joueurs.

Le modèle perdurantiste de l'identité collective est, à bien des égards, plus intuitif lorsqu'il s'applique aux groupes qu'aux individus. Nous concevons déjà, presque automatiquement, les institutions, les clubs et les équipes comme des entités à plusieurs dimensions. Les All Blacks de Nouvelle-Zélande ne se résument pas aux quinze joueurs présents sur le terrain. Ils constituent un objet temporel qui s'étend sur plus d'un siècle de rugby, englobant des centaines de joueurs, de matchs, des victoires et des défaites que les actuels n'ont pas vécues, mais qu'ils ressentent néanmoins comme faisant partie intégrante de leur propre histoire.

C’est la perdurance collective : la compréhension que l’équipe existe comme une forme durable à travers le temps, et que chaque membre actuel est une partie temporaire de cet ensemble plus vaste plutôt que son expression complète.

Les conséquences pratiques de ce cadre sont profondes. Lorsqu'un jeune joueur rejoint un club doté d'une identité forte et pérenne, on ne lui demande pas de tout construire à partir de rien. On lui demande de perpétuer un héritage. Le poids de l'histoire est réel, mais il constitue aussi un soutien. Il n'est pas nécessaire de se forger une identité sous la pression, car elle existe déjà, elle a déjà du poids et une direction, et vous en êtes l'actuel gardien.

Le Haka, exécuté par les All Blacks avant chaque match, est l'une des expressions les plus visibles de la résilience collective dans le sport mondial. Il ne s'agit pas d'un simple exercice de motivation inventé pour l'équipe présente sur le terrain, mais d'un rituel qui relie les joueurs à une lignée d'ancêtres remontant sur plusieurs générations. Chaque joueur qui l'exécute s'inscrit explicitement dans un tout temporel bien plus vaste que sa propre carrière. Il n'est pas l'équipe, mais une partie de celle-ci, et cette partie implique des responsabilités (comme Spiderman) envers toutes les autres, présentes, passées et futures.

Les expéditions d'aventure développent des structures similaires, souvent moins formelles. La tradition d'un club d'alpinisme, le code de conduite non écrit lors d'une longue traversée à la voile, l'histoire partagée d'une équipe d'expédition ayant déjà sillonné les montagnes ensemble : autant de formes de résilience collective, offrant aux individus un récit plus vaste auquel se raccrocher lorsque leur histoire personnelle s'amenuise.

Quand le collectif vous porte.

Il existe une expérience particulière, à la croisée de l'endurance collective et de la perdurance, qui mérite une place à part : le moment où l'on ne peut plus continuer seul, et où le groupe rend la poursuite possible.

Cela arrive en compétition. Cela arrive en expédition. Cela arrive lors du troisième set d'un match d'équipe, quand les jambes lâchent et que le retard semble insurmontable. Individuellement, l'athlète a atteint ses limites. Son histoire personnelle n'a pas de suite évidente, mais l'histoire collective continue et l'emporte avec elle.

Ce n'est pas de la faiblesse. C'est l'un des phénomènes les plus intéressants, d'un point de vue philosophique, dans tout le sport. Dans ces moments-là, le moi dépasse véritablement ses limites individuelles. L'effort fourni n'est pas entièrement le vôtre. La volonté qui vous soutient est en partie empruntée, et le plus extraordinaire, c'est que cette volonté empruntée n'est pas métaphorique ; elle produit un véritable effort physique, de véritables mètres parcourus, de véritables poids soulevés.

Les philosophes de l'action collective débattent de la capacité d'agir des groupes, ou de la possibilité pour une équipe de décider, d'agir ou de perdurer comme un individu. Le sport semble indiquer que la réponse est positive, et il le suggère de manière viscérale, immédiate, à tous ceux qui ont déjà été portés par un collectif lorsqu'ils n'en avaient plus la force.

Pour tout athlète ou un aventurier, la question n'est donc pas seulement de savoir comment développer son endurance et sa perdurance, mais plutôt à quel collectif il appartient et comment son identité temporelle le soutient.

L'obligation inverse.

Jusqu'à présent, nous avons parlé de ce que le collectif apporte à l'individu, mais la relation philosophique fonctionne dans les deux sens.

L'endurance collective exige de ses membres une présence attentive au moment actuel. Faire pleinement partie d'une équipe, c'est accepter que sa performance individuelle ne soit jamais totalement privée. L'effort fourni, ou son absence, est ressenti par tous ceux qui vous entourent. Le rameur qui relâche ses efforts au trentième coup de pagaie modifie l'hydrodynamisme de toute l'embarcation. Le défenseur qui se déconcentre une seconde peut faire basculer le match. L'endurance collective crée une forme de responsabilité que l'endurance individuelle ne peut offrir : la conscience que votre présence dans l'instant actuel ne vous concerne pas uniquement.

Le perdurantisme collectif formule une exigence d'un autre ordre : la responsabilité. Si le club, l'équipe, le groupe d'expédition est une entité pluri-dimensionnelle qui s'étend à travers le temps, alors les membres actuels n'en sont pas les propriétaires, mais les gardiens. Ils ont reçu quelque chose de ceux qui les ont précédés et ont l'obligation de transmettre quelque chose à ceux qui viendront après. Laisser une équipe en meilleur état qu'on ne l'a trouvée n'est pas un simple cliché sportif. C'est une véritable responsabilité philosophique, car on façonne un objet temporel qui nous survivra.

C’est pourquoi les grands capitaines d’équipes et les chefs d’expéditions s’expriment souvent dans un registre particulier qui peut paraître étrange dans le contexte individualiste du sport moderne. Ils parlent du maillot, de la corde, du drapeau avec une révérence qui semble disproportionnée jusqu’à ce que l’on comprenne qu’ils ne parlent pas de simples objets. Ils parlent d’une identité profonde qu’ils portent temporairement et dont ils ressentent une réelle responsabilité.

Deuil, transition et soi collectif.

L'une des expériences les plus douloureuses dans le sport collectif est la dissolution d'un grand groupe. L'équipe olympique qui ne retrouve jamais vraiment son niveau d'antan après les Jeux. Le club qui rafle tout une saison et se désagrège la suivante au gré des départs des joueurs. Le groupe d'expédition qui gravit ensemble un sommet extraordinaire avant de se disperser et de reprendre chacun sa vie.

D'un point de vue endurantiste, cette dissolution s'apparente à une mort. Ce qui existait, ce moi collectif pleinement présent et unifié, n'existe plus, et en un sens, c'est la vérité. On ne peut reconstituer exactement la même équipe, la même alchimie, la même présence partagée. Tout a disparu.

D'un point de vue perdurantiste, la dissolution se présente différemment. Le collectif subsiste comme un objet temporel ; il a existé, ce qui signifie qu'il fait partie intégrante du tissu permanent de ce qui s'est passé. L'équipe victorieuse de 1988 est une composante réelle de l'histoire pluri-dimensionnelle du club, même si aucun de ses joueurs n'en fait plus partie. Les athlètes qui ont partagé une aventure extraordinaire portent en eux une part temporelle d'un moi collectif désormais dispersé, mais cette part est bien réelle et continue de façonner leur identité individuelle, longtemps après la séparation du groupe.

Voilà pourquoi les retrouvailles des grandes équipes sont si émouvantes. Il ne s'agit pas simplement de nostalgie. C'est la reconstitution temporaire d'un moi collectif durable, un rassemblement de fragments éphémères qui, brièvement et intensément, font ressurgir le collectif.

Construire le collectif dont vous souhaitez faire partie.

Tout ceci a une implication pratique qu'il est facile de négliger : les collectifs se construisent, ils ne se trouvent pas par hasard.

La culture d'équipe qui vous portera jusqu'au 83ème kilomètre se forge au fil des échanges à l'entraînement. La cohésion du groupe, qui résistera à une tempête de trois jours, se construit grâce aux choix que vous faites en matière d'honnêteté et de vulnérabilité avant que le temps ne se gâte. L'identité du club, qui offrira aux jeunes athlètes une histoire qui les dépasse, s'écrit sous la houlette de tous ses membres.

L'endurance et la perdurance, prises individuellement, sont des qualités que l'on peut cultiver seul par l'entraînement, la philosophie et l'accumulation d'expériences difficiles. Mais l'endurance et la perdurance collectives exigent davantage. Elles requièrent la construction délibérée d'un sens partagé : des rituels communs, une histoire partagée, une communication sincère et la conviction explicite que le groupe est plus que la somme de ses membres.

C’est plus difficile que la résilience individuelle. Cela exige la confiance, longue à construire et rapide à détruire. Cela exige des dirigeants prêts à subordonner leurs propres intérêts à court terme pour l’histoire collective à long terme. Cela exige des membres prêts à être pleinement présents les uns aux autres, et pas seulement à la tâche.

Mais lorsque cela fonctionne, lorsqu'un collectif endure et perdure véritablement ensemble, cela produit quelque chose qu'aucune force individuelle ne peut reproduire : l'expérience d'être soutenu par quelque chose de plus grand que soi, et de le soutenir en retour.

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