Le corps qui se soumet contre le Moi qui demeure

The body that holds vs. the self that stays

L'Endurance et la Perdurance sont deux concepts philosophiques séparés par une syllabe et un univers de significations. Dans le sport et l'aventure, les deux sont constamment à l'œuvre.

Le marathonien franchit la ligne d'arrivée. L'alpiniste plante un drapeau dans un silence glacial. L'athlète, de retour sur le terrain deux ans après une blessure qui aurait dû mettre un terme à sa carrière, revient sur le court. On appelle tout cela de l'endurance, mais la philosophie a un autre mot, l'attente silencieuse, qui change complètement la donne.

Endurance Perdurance
du latin "indurare", qui signifie durcir du latin "perdurare" qui signifie durer
L'idée qu'une chose persiste dans le temps en étant pleinement présente à chaque instant, changeant et s'adaptant comme un tout continu. L'idée qu'une chose persiste grâce à ses différentes parties temporelles, comme les images d'un film qui ne se répètent jamais. Vous êtes la somme de toutes vos tranches de temps, et non d'une seule.

Deux mots, mais une seule question.

En philosophie du temps, l'endurance et la perdurance désignent deux théories concurrentes expliquant comment les objets, les personnes, les choses, les identités, etc. persistent dans le temps. Ce ne sont pas (à l'origine) des slogans à la mode. Ce sont des cadres théoriques précis et sujets à débat, et appliqués au monde du sport et de l'aventure, ces termes révèlent quelque chose d'étonnant sur ce que signifie réellement la persévérance.

L'endurant dit : vous êtes pleinement présent, ici et maintenant. La même personne qui a pris le départ est la même qui galère au 42ème kilomètre. Le changement est réel, mais l'identité demeure. Il n'y a pas de rupture et vous persévérez.

Le perdurant rétorque : vous êtes une entité pluri-dimensionnelle qui s’étend dans le temps comme une route s’étend dans l’espace. Le vous du kilomètre 1 et le vous du kilomètre 42 sont deux tranches temporelles différentes d’un même tout. Aucun n’est plus "vous" que l’autre. Perdurer, c’est exister à travers le temps, comme un film, et non comme une photographie.

Il ne s'agit pas là de simples débats académiques. En pratique, les athlètes et les aventuriers passent intuitivement d'un cadre de référence à l'autre, et comprendre la différence peut s'avérer véritablement transformateur.

L'athlète qui endure est présent, déterminé et pleinement vivant dans l'instant présent. L'athlète qui perdure à travers les épreuves a déjà gagné, car il comprend que la souffrance n'est qu'une image d'un film plus long.

Endurance: le guerrier du présent.

Imaginez un boxeur au dixième round. La sueur lui brouille la vision, l'acide lactique imprègne chaque fibre de son corps, le rugissement de la foule se condense en une pression sourde. L'esprit du boxeur, l'esprit de l'endurant, ne pense ni à l'entraînement de la veille ni à la récupération du lendemain. Il est entièrement, farouchement présent (du moins, jusqu'au KO). C'est l'endurance à son apogée : l'engagement total de tout un être dans un seul instant.

Les sports qui exigent une endurance au sens philosophique du terme partagent une caractéristique commune : ils suspendent le temps. Le nageur en eau libre, le coureur d’ultra-trail, le cycliste en pleine ascension d’un col, tous font état de la même expérience étrange : le passé cesse d’avoir de l’importance ; l’avenir cesse d’exister. Il ne reste que le corps, le prochain pas et le souffle.

C’est aussi pourquoi la résilience forgée par l’endurance paraît souvent fragile a posteriori. Une fois l’effort terminé, la course finie, l’athlète endurant peut se sentir perdu. Son identité était tellement liée à la lutte que la paix ressemble à une dissolution. Les athlètes retraités, les vétérans de guerre de retour au pays, les survivants d’expéditions extrêmes décrivent une version de ce phénomène : qui suis-je quand il n’y a plus rien à endurer ? (si vous lisez réellement ces mots, sachez qu'à titre personnel (c'est Nate qui écrit), c'est tout à fait ce que j'ai ressenti lorsque mon voyage à vélo s'est arrêté; et j'avais tort).

Perdurance: l'architecte du soi.

Prenons maintenant un autre exemple : un alpiniste qui planifie une expédition de plusieurs années sur une face vierge ; un sprinteur olympique qui revient d’une rupture du tendon d’Achille ; un apnéiste qui gagne une demi-seconde sur son temps d’apnée chaque mois, saison après saison, sans progrès spectaculaire. Ces personnes pratiquent le perdurantisme, qu’elles en soient conscientes ou non.

Le moi perdurant ne cherche pas à être quelque chose d'intime. Il se perçoit comme un récit, une forme pluri-dimensionnelle en mouvement à travers le temps. La blessure n'est pas une catastrophe subie par le moi véritable. Elle constitue une partie temporelle d'un tout plus vaste. Le recul n'est, au sens propre comme au figuré, qu'une image, et non le film lui-même.

C’est la résilience des architectes et non celle des guerriers. Elle est patiente, structurelle et d’une clairvoyance presque inhumaine. L’athlète perdurant peut souffrir dans le présent précisément parce qu’il ne s’y identifie pas pleinement. Il vit déjà, d’une certaine manière, dans le futur où s’est opéré le retour en force.

Endurance Perdurance
Identité pleinement présente, instant après instant L'identité se répand à travers le temps, comme un film
Courage, intensité, engagement total envers le présent Vision à long terme, conception narrative du soi
Le changement est réel et continu La souffrance actuelle n'est que temporaire
Sports : combat, sprints, eau libre, ultra Sports : ascensions sur plusieurs années, rééducation, records
Résilience par l'absorption et la présence La résilience par la perspective et la structure
Risque : crise d'identité à la fin de la lutte Risque : détachement des exigences urgentes du présent

L'aventure comme terrain d'expérimentation.

L'aventure, la vraie, dans les contrées sauvages et incertaines, est le terrain où nos deux systèmes de pensée sont mis à rude épreuve. La nature sauvage se moque de votre philosophie. Un brouillard épais en montagne exige une réponse endurante totale : viscérale, immédiate, sans place pour le discours, mais la décision même d'être sur cette montagne, de s'être entraîné pendant des années, d'avoir un plan de secours en cas d'imprévu, voilà le travail perdurantiste accompli en amont.

Les plus grands aventuriers semblent posséder ces deux qualités. Ils savent se recentrer sur leur survie immédiate lorsque la situation l'exige, puis se tourner à nouveau vers une vision à long terme une fois la crise passée. Cette flexibilité cognitive, cette capacité à passer d'une dimension temporelle à l'autre du récit dans son ensemble, pourrait bien être la véritable définition de la résilience.

L'expédition tragique d'Ernest Shackleton en Antarctique est un exemple parfait. Dès l'instant où l'Endurance fut prise dans les glaces (l'ironie du nom du navire n'échappe à personne), Shackleton changea radicalement de tactique. La survie au quotidien exigeait une présence à toute épreuve, mais c'est sa capacité à maintenir un lien fort avec son équipage, à leur transmettre, implicitement, que 28 hommes survécurent à deux années d'épreuves inimaginables.

Ce que cela signifie pour vous.

Il n'est pas nécessaire de trancher le débat philosophique entre Endurance et Perdurance. Les philosophes eux-mêmes n'y sont pas parvenus malgré des décennies d'efforts ; mais vous pouvez vous interroger, que ce soit à l'entraînement ou face à la difficulté, sur le mode de pensée que vous adoptez et s'il vous est bénéfique.

Si vous vous débattez dans le présent et peinez à trouver un sens à votre existence, la perspective perdurantiste pourrait vous être utile : prenez du recul. Ceci n’est qu’une image. À quoi ressemble le film ? Si vous êtes paralysé par un long passé d’échecs ou un objectif futur insurmontable, l’ancrage de l’endurantisme pourrait vous être précieux : concentrez-vous sur l’instant présent. Sur ce pas. Sur cette respiration.

Le corps connaît l'endurance. Elle est inscrite dans notre physiologie : la lente combustion du métabolisme aérobique, les seuils de douleur qui s'ouvrent et se ferment, la résistance acharnée des muscles et la volonté de ne jamais abandonner. La pedurance, c'est ce que l'esprit y ajoute : la compréhension que le simple fait de franchir la ligne d'arrivée aujourd'hui ne représente pas l'intégralité de l'histoire, mais seulement le dernier chapitre. Les deux sont nécessaires. Les deux, à leur manière sont super :).

L'endurance, c'est ce qui vous permet de continuer quand votre corps vous supplie de vous arrêter. La perdurance, c'est ce qui vous permet de revenir une fois que tout est fini.

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