La douleur par l'endurance et la perdurance

Pain through endurance and perdurance

La semaine dernière, nous avons établi une distinction entre deux manières de persévérer dans le temps : l’endurance, la présence totale de soi à chaque instant, et la perdurance, la conception de soi comme une longue histoire composée de fragments temporels. Mais nous avons délibérément laissé une question en suspens. Si nous abordons la difficulté avec ces deux cadres de référence, qu’advient-il lorsque la difficulté est une douleur ? Non pas la fatigue, non pas l’inconfort, non pas la souffrance romantique d’une longue expédition, mais une douleur réelle, indésirable, inattendue et parfois insupportable ?

Cette semaine, nous nous la posons.

Les Stoïciens avaient quasi-raison.

La tradition stoïcienne, qui a connu un regain de popularité considérable en psychologie du sport et dans le domaine du développement personnel ces dix dernières années (merci Instagram !), offre ce qui semble être une réponse complète à la douleur. Marcus Aurelius l'affirmait clairement : la douleur n'est pas un mal (citation adaptée de Méditations). Ce n'est qu'une sensation. L'esprit qui refuse de juger la sensation est libre. Épictète, qui fut esclave et probablement torturé, partageait cet avis : certaines choses dépendent de nous ; la plupart ne dépendent pas, et la souffrance du corps appartient sans conteste à cette seconde catégorie.

Quand on y pense, c'est puissant. Les athlètes qui ont assimilé, même superficiellement, cet enseignement sont généralement plus résistants à la pression. La capacité d'observer la douleur sans la dramatiser immédiatement est une compétence réelle et qui peut être développée.

Mais c'est là que les stoïciens ont rencontré des difficultés.

Ils traitent la douleur comme un objet statique. Quelque chose à observer, à évaluer, puis à rejeter d'un simple regard. Ce qu'ils ne prennent pas pleinement en compte, c'est le lien de la douleur avec le temps, le fait qu'elle n'est pas une chose mais un processus, et que sa durée potentielle en modifie radicalement sa nature. Une douleur aiguë qui dure trois secondes est catégoriquement différente d'une douleur de même intensité qui se prolonge pendant trois heures, non seulement quantitativement, mais aussi qualitativement. Elle se transforme. Elle vous occupe différemment.

C’est là qu’interviennent l’endurance et la perdurance, et c’est là qu’elles complexifient utilement le tableau stoïcien.

La douleur vue par l'Endurantiste.

L'endurantiste est pleinement présent à chaque instant. Il n'y a pas de distance temporelle. Ce qui existe, c'est ce qui se produit maintenant, et le soi qui le rencontre est complet et continu.

Pour l'athlète d'endurance souffrant de douleurs, ce cadre est à la fois une aubaine et un piège.

Le positif, c'est l'intensité. Quand les doigts d'un grimpeur s'enfoncent dans une prise glacée et que le mouvement suivant exige des forces qu'il n'a plus depuis longtemps, il n'y a plus de place pour le récit de son parcours ni pour l'objectif à atteindre. La posture de l'endurantiste abolit le temps avec bienveillance : il ne reste que la prise, le souffle, le mouvement. La douleur, dans cet état, devient une information plutôt qu'un récit. Elle renseigne sur la force d'adhérence, sur les limites, sur l'endroit où l'on se trouve. Les grands grimpeurs en solo et les ultra-marathoniens décrivent souvent quelque chose de semblable : une étrange clarté dans l'extrême, où la douleur cesse d'être subie et devient une force.

Le piège se referme lorsque cette intensité ne trouve plus d'exutoire. La douleur chronique, par exemple, avec un ligament déchiré qui ne guérit pas, une fracture de fatigue qui revient chaque (put**n de) saison, les dommages cumulatifs de décennies de sports intensifs ; on ne peut pas les absorber dans l'instant présent sans en payer le prix. Quand la douleur n'est plus un événement aigu mais un état permanent, l'athlète d'endurance qui a besoin d'une présence totale est contraint d'être pleinement concentré sur quelque chose et à un endroit qui ne finit jamais. C'est épuisant, d'une manière qui dépasse le simple cadre physiologique. C'est un épuisement existentiel. On ne peut se reposer de ce qui nous imprègne totalement.

Se pose également la question de l'impact de la douleur d'endurance sur l'identité. Si l'on est pleinement présent à sa souffrance, et qu'elle est totale, alors la souffrance devient ce que l'on est. Les athlètes confrontés à des blessures graves décrivent souvent le moment où la douleur cesse d'être un événement subi et devient une composante de leur être. Le corps blessé n'est plus un contexte ; il est le soi ; il est le vous ; votre être. Sortir de cet état relève non seulement de la rééducation physique, mais aussi d'un cheminement philosophique.

La douleur vue par le Perdurantiste.

Le perdurantiste entretient un rapport différent à la souffrance. La douleur présente est réelle (ni niée, ni ignorée), mais elle n'est qu'une tranche temporelle d'un soi plus vaste qui s'étend à travers le temps. La douleur ressentie maintenant est authentique et, d'une certaine manière, elle est déjà derrière nous, car le soi qui existera de l'autre côté est tout aussi réel.

C'est le mécanisme cognitif que les psychologues de la réadaptation s'efforcent souvent d'enseigner sans le nommer. Lorsqu'un chirurgien annonce à un patient que les trois premières semaines seront extrêmement douloureuses, mais qu'à la huitième semaine, il pourra s'appuyer sur sa jambe, il s'agit d'un discours typique de la perdurance. On invite le patient à se définir non pas par sa souffrance immédiate, mais par le processus de guérison à long terme. La douleur est réelle, certes, mais vous êtes bien plus que la douleur.

Les athlètes de sports extrêmes ayant survécus à des situations catastrophiques font souvent des témoignages similaires. Les alpinistes pris dans une tempête qui se disent qu'ils ont déjà eu froid et qu'ils auront de nouveau chaud, ne nient pas le froid. Ils font preuve d'une grande justesse philosophique : ils refusent que le moment présent définisse leur existence dans son ensemble. Ils se situent dans le film, et non sur le cadre de l'image.

L'approche perdurantiste de la douleur présente un avantage particulier en ce qui concerne sa durée. Puisque ce cadre théorique postule déjà que le soi est distribué dans le temps, une souffrance qui s'étend sur des semaines ou des mois ne menace pas l'identité de la même manière. Le coureur blessé qui se perçoit comme une entité à pluri-dimensionnelle, et dont l'histoire comprend des blessures, des retours, des périodes de force et des périodes de fragilité, peut accueillir la douleur comme un chapitre parmi d'autres sans qu'elle ne définisse son existence.

Mais le piège du perdurantisme se situe ailleurs : dans le détachement. Si le présent n’est qu’une image, il devient facile de le négliger, de vivre si pleinement dans un futur imaginaire que la douleur réelle du corps passe inaperçue. C’est le cas de l’athlète qui continue de s’entraîner malgré une fracture de fatigue, car son identité de compétiteur ne peut intégrer celle d’une personne qui s’arrête. Poussée à l’extrême, la théorie du perdurantisme peut devenir une manière très sophistiquée d’ignorer les signaux d’alarme du corps (n'est-ce pas Nate...).

Qu’est-ce que la douleur réellement (d’un point de vue philosophique) ?

Voici ce que les stoïciens, les endurantistes et les perdurantistes ont tendance à éluder : la douleur n’est pas qu’une simple sensation, ni qu’un simple récit. Selon la philosophie de l’esprit contemporaine, c’est un état intentionnel. La douleur est toujours une douleur liée à quelque chose, toujours dirigée vers le corps, toujours porteuse d’information.

Dans son ouvrage "The Absent Body", le philosophe Drew Leder fait une observation que tout athlète sérieux reconnaîtra immédiatement : dans des conditions normales, le corps disparaît. Quand on court bien, on ne sent plus ses jambes ; on sent la trajectoire, le rythme, l’air. Le corps devient transparent. La douleur inverse ce processus. Elle rend le corps présent, soudainement, avec force, indéniablement. La douleur, c’est le corps qui refuse d’être un outil. C’est le corps qui insiste pour qu’on s’occupe de lui.

Cela signifie que ni l'endurantiste pur ne s'effondre dans l'instant présent, ni le perdurantiste ne se replie sur un long terme qui se suffirait à lui-même. La douleur réclame quelque chose de précis : de l'attention (elle pourrait même la supplier). Ni catastrophisme, ni récit, ni rejet. De l'attention. La question qu'elle soulève toujours est : qu'est-ce qui ne va pas, et qu'est-ce qui doit changer ?

Les athlètes les plus chevronnés et les aventuriers les plus résistants semblent avoir développé une réponse à la douleur en trois étapes, qui passe successivement par tous ces cadres.

  • Tout d'abord, la présence (Endurantisme). Ils affrontent pleinement la douleur, sans la fuir. Ils la localisent, la décrivent intérieurement, en comprennent la nature. Est-elle aiguë ou sourde, constante ou pulsatile, s'aggravant ou stable ? Ils ne se réfugient pas dans l'avenir.
  • Deuxièmement, le contexte (Perdurantisme). Après avoir pleinement ressenti la sensation, ils prennent du recul. Cette douleur est-elle significative ? Est-ce un véritable avertissement du corps ? Ou s’agit-il simplement de l’inconfort prévisible d’un organisme soumis à un effort intense ? Quelle est sa place dans le contexte global ?
  • Troisièmement, la décision (ni l'un ni l'autre, ou les deux). En fonction des deux premiers points, ils font un choix : persévérer, reculer ou s'arrêter. Non pas par réflexe, ni pour faire étalage de leur force, mais comme une réponse éclairée, émanant d'un soi à la fois présent et clairvoyant.

La résilience qui suit la douleur.

Il existe une autre dimension qu'il convient d'explorer, notamment pour ceux qui ont subi des blessures graves ou des épreuves difficiles : l'impact de la douleur sur soi-même au fil du temps.

L'endurantiste qui a survécu à de grandes souffrances les vit différemment du perdurantiste. Pour le premier, la souffrance fait partie intégrante de son être : elle m'est arrivée, à moi, le même moi qui suis ici aujourd'hui, et elle m'a transformé, hier comme aujourd'hui. Cela peut être une source de force identitaire immense. Nombre d'athlètes décrivent leurs pires blessures comme déterminantes. Non pas parce qu'ils ont apprécié l'expérience, mais parce que le fait d'y avoir survécu a modifié leur perception de leurs limites. La continuité de l'être à travers la souffrance est une forme de témoignage en soi.

Pour le perdurantiste, la relation est plus structurelle. La souffrance est une composante temporelle d'un tout plus vaste : elle est présente, dans le récit, mais le moi actuel n'est pas réduit à cette souffrance. Cela peut accélérer la guérison, psychologiquement parlant. Le retour au sport n'est pas un retour à soi-même avant la blessure (ce qui, pour l'endurantiste, peut donner l'impression de tenter de retrouver quelque chose d'irrémédiablement perdu). Il s'agit simplement du prochain chapitre d'une histoire déjà en cours.

Aucune des deux manières de gérer la douleur n'est mauvaise. Mais savoir vers laquelle on tend est déjà une forme de préparation. La douleur reviendra. La question n'est pas de savoir si l'on peut l'éviter, mais plutôt quelle relation philosophique on a construite avec elle lorsqu'on ne la ressent pas.

Une dernière pensée.

Le mot douleur vient du latin "poena", qui désignait une forme de châtiment, de punition. Pendant la majeure partie de l'histoire humaine, la douleur a été perçue comme une punition, un châtiment subi, une conséquence de la fatalité (voire même des dieux). La physiologie moderne a largement remis en question ce modèle. La douleur est un mot et non une phrase.

Mais le spectre de la punition plane toujours. C'est pourquoi les athlètes blessés parlent si souvent de culpabilité, de trahison de leur corps, du sentiment d'avoir mal agi. L'approche endurantiste peut amplifier ce sentiment, car si l'on est pleinement présent à la souffrance et que celle-ci est intense, on peut avoir l'impression qu'elle signifie forcément quelque chose de terrible. L'approche perdurantiste, quant à elle, peut l'apaiser en douceur, car vous n'êtes pas la douleur, vous êtes l'histoire, et les histoires comportent plusieurs chapitres.

Ces deux observations sont pertinentes. Cependant, aucune des deux n'est suffisante à elle seule.

Ce que la philosophie peut offrir de plus honnête au sujet de la douleur, ce n'est pas une façon d'y échapper, mais un vocabulaire plus riche pour l'affronter ; et c'est finalement ce que nous apportent l'endurance et la perdurance : non pas des réponses, mais de meilleures questions à se poser pendant que nous souffrons.

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